Sizième partie
Enquête sur le rôle du ministère des Finances dans la relance controversée du projet
Introduction
Pourquoi le marché du logiciel SIGEFP a-t-il été relancé alors qu’il avait déjà été attribué à une société étrangère avec l’aval de la Banque mondiale ? Pourquoi l’entreprise MEDIABOX, initialement écartée de la compétition à l’issue de l’évaluation technique, a-t-elle finalement réapparu au centre du processus ? Quel rôle a joué le ministre des Finances, le Dr Alain NDIKUMANA, dans cette évolution ?
Ces questions sont au cœur de notre série d’enquêtes consacrée au rôle du ministre des Finances dans ces manœuvres et aux irrégularités présumées ayant entouré l’attribution de ce marché stratégique pour la gestion des finances publiques burundaises. Les éléments recueillis montrent qu’au-delà d’un simple appel d’offres, le dossier SIGEFP révèle une lutte d’influence autour du contrôle de la future architecture numérique de l’État.
1. Un projet stratégique pour les finances publiques
Le SIGEFP (Système intégré de gestion des finances publiques) constitue l’un des projets de modernisation les plus importants engagés dans le cadre des réformes budgétaires soutenues par la Banque mondiale. Ce logiciel doit permettre d’intégrer la préparation, l’exécution et le suivi du budget de l’État dans un système numérique unifié.
Selon les experts consultés, cette réforme ne se limite pas à une simple informatisation des procédures administratives. Elle modifie en profondeur la répartition des pouvoirs budgétaires entre le ministère des Finances, les autres ministères et les provinces.
Dans la future architecture prévue par la nouvelle loi budgétaire, chaque ministère ainsi que chacune des cinq provinces disposerait d’une autonomie accrue dans la gestion de ses crédits. Le ministère des Finances conserverait principalement des fonctions de coordination, de contrôle global et de mobilisation des recettes publiques.
Le contrôle technique du SIGEFP représente donc un enjeu politique et administratif majeur.
2. Le transfert de l’économie numérique vers le ministère des Finances
Avant 2025, la Direction de l’économie numérique relevait du ministère de la Communication. Les projets liés à la digitalisation de l’administration et les marchés informatiques stratégiques y étaient traditionnellement gérés.
À cette époque, le Dr Alain NDIKUMANA dirigeait le Bureau d’Études Stratégiques de Développement (BESD) à la Présidence de la République. Il y jouissait d’une réputation d’expert influent sur les questions de développement et de réformes économiques.
D’après plusieurs sources concordantes, il considérait que la réussite des ambitions gouvernementales en matière de développement dépendait largement du contrôle exercé sur les instruments financiers de l’État. C’est dans ce contexte qu’aurait été préparé le transfert de la Direction de l’économie numérique vers le ministère des Finances.
Cette réorganisation est intervenue peu avant sa nomination comme ministre des Finances en août 2025. Officiellement, elle pouvait être présentée comme une mesure de cohérence administrative entre les projets numériques et les réformes budgétaires. Toutefois, ce transfert a suscité de fortes incompréhensions au sein du ministère de la Communication.
Selon les informations recueillies, l’ancien ministre Gabby BUGAGA, aujourd’hui décédé, avait entrepris des démarches pour obtenir le retour de cette direction dans son ministère. La Banque mondiale elle-même, principal partenaire technique et financier du secteur, aurait exprimé des interrogations sur les raisons de ce changement de tutelle.
À ce stade de l’enquête, aucun élément ne permet d’établir un lien entre le décès de Gabby BUGAGA et ce différend institutionnel. Il demeure néanmoins significatif que cette question ait donné lieu à des tensions administratives importantes.
3. Un marché déjà attribué
Lorsque le Dr Alain NDIKUMANA prend ses fonctions au ministère des Finances, le marché du SIGEFP semble déjà réglé. La société tunisienne SIGA vient d’être déclarée adjudicataire à l’issue de la procédure d’appel d’offres.
Les étapes essentielles avaient été franchies :
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la Banque mondiale avait délivré une lettre de non-objection validant le processus ;
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le PAFEN avait adressé trois lettres d’invitation en vue de la finalisation du contrat ;
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l’entreprise retenue se préparait à entrer dans la phase d’exécution du projet.
À ce moment-là, MEDIABOX avait déjà été éliminée lors de l’évaluation technique et ne figurait plus parmi les candidats susceptibles d’obtenir le marché.
4. L’annulation inattendue de la procédure
La situation bascule lorsque, à seulement deux jours de la conclusion attendue du contrat, les trois lettres d’invitation sont annulées par Bienvenu IRAKOZE, coordinateur du PAFEN. Cette décision entraîne la suspension de la procédure et ouvre la voie à une relance complète du marché.
Selon plusieurs sources consultées dans le cadre de cette enquête, cette relance aurait été justifiée auprès de la Banque mondiale par l’existence d’une instruction émanant des plus hautes autorités de l’État.
Or, les informations recueillies suggèrent qu’aucune directive formelle n’aurait été émise ni par le Président Évariste NDAYISHIMIYE, ni par le Premier ministre Nestor NTAHONTUYE, pour ordonner l’annulation du marché initialement attribué à SIGA.
C’est sur cette base qu’un nouvel appel d’offres est lancé en mai 2026, relançant entièrement un processus qui paraissait pourtant achevé.
5. La nomination controversée d’Odely NDIHO
Parallèlement à cette relance, un autre événement attire l’attention des observateurs : la nomination de l’ingénieur Odely NDIHO, alors cadre de MEDIABOX, à la tête de la Direction de l’économie numérique.
Cette désignation soulève immédiatement des interrogations sur un possible conflit d’intérêts. Plusieurs spécialistes du secteur s’étonnent qu’un responsable provenant d’une entreprise candidate à un marché public soit appelé à diriger précisément le service chargé de superviser ce type de procédure.
Peu après cette nomination, la société tunisienne SIGA est définitivement écartée et la procédure est relancée, permettant à MEDIABOX de revenir dans la compétition malgré son élimination technique initiale.
La Banque mondiale finira toutefois par s’opposer à cette évolution, estimant que les conditions de régularité du processus n’étaient pas réunies.
6. Les relations entre le ministre et MEDIABOX
L’un des principaux axes de notre enquête concerne la nature des relations entre le Dr Alain NDIKUMANA et Donatien NDAYISHIMIYE, dirigeant de MEDIABOX.
Plusieurs éléments interrogent :
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l’insistance avec laquelle MEDIABOX aurait été soutenue malgré son élimination initiale ;
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le transfert préalable de l’économie numérique vers le ministère des Finances ;
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la nomination d’un ancien cadre de l’entreprise à la tête de la direction chargée du secteur ;
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la relance d’un marché pourtant validé par le principal bailleur du projet.
À ce jour, ces éléments constituent des indices qui soulèvent des interrogations, mais ne suffisent pas, à eux seuls, à établir l’existence d’une infraction.
7. Les hypothèses examinées par les experts
Des experts en systèmes d’information financière interrogés dans le cadre de cette enquête avancent plusieurs hypothèses permettant de comprendre l’intérêt stratégique que pouvait représenter la maîtrise du développement du SIGEFP par une entreprise nationale.
a) La modification de certaines fonctionnalités budgétaires
Selon ces spécialistes, le contrôle du développement du logiciel pourrait théoriquement permettre d’adapter certaines fonctionnalités relatives à l’autonomie budgétaire des ministères et des provinces. Une telle intervention serait beaucoup plus difficile si le système était développé et maintenu par une société internationale indépendante soumise à des procédures strictes de contrôle externe.
b) Les risques de manipulation des paiements
Certains experts évoquent également, de manière générale, les risques associés aux systèmes financiers mal sécurisés : duplication de paiements, modification de données budgétaires ou génération d’opérations non autorisées.
c) L’introduction de scripts dissimulés
D’autres spécialistes mentionnent la possibilité théorique d’introduire des scripts cachés permettant d’exécuter certaines opérations financières à l’insu des utilisateurs ordinaires du système.
Il convient de souligner avec insistance que notre enquête n’a pas établi que de tels mécanismes aient effectivement été mis en place dans le cadre du projet SIGEFP. Ces éléments sont présentés comme des scénarios de risque évoqués par des experts afin d’illustrer les enjeux liés au contrôle technique d’un système de gestion des finances publiques.
8. Une question centrale : pourquoi vouloir écarter SIGA ?
Au regard des faits établis, une question demeure centrale : pour quelles raisons un marché déjà attribué avec l’accord de la Banque mondiale a-t-il été remis en cause ?
La chronologie des événements apparaît particulièrement troublante :
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Attribution du marché à SIGA ;
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Validation par la Banque mondiale ;
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Annulation des invitations à la signature ;
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Relance de la procédure ;
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Nomination d’un ancien cadre de MEDIABOX ;
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Retour de MEDIABOX dans la compétition ;
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Opposition finale de la Banque mondiale.
Pris isolément, chacun de ces événements pourrait recevoir une explication administrative. Considérés dans leur succession, ils soulèvent des interrogations sérieuses sur la transparence du processus décisionnel.
Conclusion provisoire
Les éléments réunis dans cette enquête mettent en lumière une série de décisions administratives et politiques qui ont profondément modifié le cours du marché SIGEFP.
Le transfert de l’économie numérique vers le ministère des Finances, l’annulation inattendue d’une procédure déjà validée, la nomination d’un ancien cadre de MEDIABOX à un poste stratégique et la tentative de relance du marché au profit d’une entreprise initialement éliminée constituent autant d’éléments qui méritent des explications approfondies de la part des autorités concernées.
La question fondamentale reste celle de la gouvernance des réformes numériques de l’État : un projet aussi sensible que le SIGEFP a-t-il été conduit dans le respect des principes de transparence, d’impartialité et de bonne gestion des finances publiques ?
Notre enquête se poursuivra afin de déterminer les responsabilités éventuelles et d’examiner tout nouveau document ou témoignage susceptible d’éclairer ce dossier d’intérêt public majeur.