Des milliards annoncés, des milliers d’élèves toujours assis à même le sol : où en est réellement le programme ?
Des milliards de francs burundais ont été annoncés pour permettre à des centaines de milliers d’élèves d’étudier dans de meilleures conditions. Pourtant, dans certaines écoles publiques, des enfants continuent de suivre les cours assis à même le sol.
Une situation qui soulève une question légitime : où en est réellement le programme national de fabrication et de distribution des bancs-pupitres annoncé par le gouvernement burundais ?
Cette question s’adresse notamment au ministre des Finances et au ministre de l’Éducation nationale et de la Recherche scientifique.
Des élèves toujours assis à même le sol
Dans plusieurs écoles publiques du Burundi, le manque de mobilier scolaire demeure une réalité préoccupante. Des élèves continuent de suivre les cours sans banc-pupitre, parfois directement sur le sol.
A l’ECOFO Mutwazi, située dans la DCE Nyanza, DPE Burunga, la situation observée est particulièrement préoccupante. Selon les informations recueillies sur place, le manque de bancs-pupitres concernerait l’ensemble des classes de l’établissement, dès la première année.
Des images prises le 16 septembre 2026 montrent notamment des élèves assis directement sur le sol pendant les activités scolaires.
Si ces observations reflètent la situation actuelle de l’établissement, elles soulèvent une interrogation importante : comment expliquer que des élèves soient encore privés de bancs-pupitres alors qu’un programme national avait précisément été lancé pour mettre fin à ce phénomène ?
18 milliards de francs burundais pour des centaines de milliers de bancs
Lors de la présentation du projet de budget de l’État pour l’exercice 2025-2026, le 24 décembre 2025 devant l’Assemblée nationale, le ministre des Finances, Dr Alain NDIKUMANA, avait annoncé une enveloppe de 18 milliards de francs burundais destinée à répondre au déficit de bancs-pupitres dans les écoles publiques.
À cette période, le besoin avait été estimé à environ 336 000 bancs-pupitres. Le ministre avait notamment expliqué que près de 34 % des élèves étudiaient sans banc-pupitre et étaient contraints de s’asseoir à même le sol.
Le dispositif prévoyait également de mobiliser des ressources en bois appartenant à l’État dans différentes communes du pays. Selon les informations rapportées, une partie de l’enveloppe devait notamment servir à la fabrication des bancs-pupitres et à l’exploitation du bois destiné à leur production.
L’annonce avait suscité de fortes attentes dans les communautés scolaires, le manque de mobilier constituant depuis longtemps un problème dans de nombreux établissements publics.
Des marchés attribués et du bois provenant des plantations de l’État
La mise en œuvre du programme a ensuite commencé avec l’attribution de marchés et la mobilisation des fonds destinés à la fabrication des bancs-pupitres.
Parallèlement, des arbres provenant de plantations appartenant à l’État ont été exploités afin de fournir du bois destiné à la fabrication du mobilier scolaire.
Cette dimension environnementale mérite elle aussi d’être documentée : quels volumes de bois ont été exploités ? Dans quelles communes ? Pour quelles quantités de bancs ? Et quelles mesures ont été prévues pour assurer le renouvellement de cette ressource ?
Ces questions sont d’autant plus importantes que l’exploitation d’un patrimoine forestier public dans le cadre d’un programme financé par l’État doit pouvoir être retracée et contrôlée.
Des objectifs annoncés, mais des retards déjà constatés
Les autorités burundaises avaient fixé des objectifs ambitieux.
Le 9 juin 2026, le Premier ministre Nestor Ntahontuye indiquait que 333 189 bancs-pupitres étaient attendus pour la rentrée scolaire 2026-2027, mais que seulement 10 253 étaient alors disponibles, soit environ 3 % des besoins annoncés. Il avait demandé aux responsables concernés d’accélérer les efforts.
De son côté, le ministre de l’Éducation, Dr François Havyarimana, avait indiqué que les bancs-pupitres devraient être disponibles dans les salles de classe avant la rentrée scolaire.
Quelques semaines plus tard, le ministère annonçait qu’au 30 juin 2026, 44 993 bancs-pupitres avaient déjà été fabriqués grâce aux contributions de l’État, des communes et des partenaires. Le ministre avait toutefois signalé que certains bancs ne respectaient pas les spécifications techniques requises.
En juillet, le gouvernement indiquait par ailleurs que plus de 18 milliards de FBu avaient été mobilisés pour le programme « Zéro enfant mal assis », tandis que plus de 44 000 bancs-pupitres avaient été mis à la disposition des écoles.
Ces chiffres montrent qu’une partie du programme a bien été mise en œuvre. Mais ils soulèvent également une question essentielle : quelle est la situation exacte au 26 septembre 2026, après le début de la nouvelle année scolaire ?
Que sont devenus les 18 milliards ?
La question ne consiste pas à affirmer, sans éléments de preuve, qu’un détournement de fonds aurait eu lieu.
Elle consiste à demander aux autorités de rendre publiques les informations permettant de suivre précisément l’utilisation de cette importante enveloppe publique.
Les citoyens devraient notamment pouvoir connaître :
Quel montant des 18 milliards de FBu a effectivement été décaissé ?
Quels montants ont été transférés à chaque commune ?
Quels marchés ont été attribués ?
À quelles entreprises ou à quels prestataires ?
Pour quelles quantités de bancs-pupitres ?
Combien de bancs ont effectivement été fabriqués ?
Combien ont été contrôlés et réceptionnés ?
Combien ont réellement été livrés aux écoles ?
Dans quelles provinces, communes et établissements ?
Combien de bancs restent encore à fabriquer ou à distribuer ?
Quel a été le coût réel de fabrication et de livraison par banc-pupitre ?
Quelle quantité de bois provenant des plantations de l’État a été exploitée ?
Comment cette ressource a-t-elle été comptabilisée et contrôlée ?
Quels mécanismes ont été mis en place pour vérifier la qualité et la conformité des bancs fabriqués ?
Le cas de l’ECOFO Mutwazi appelle des explications
La situation observée à l’ECOFO Mutwazi mérite une attention particulière.
Si le programme national avait notamment pour objectif de mettre fin aux situations où les élèves étudient à même le sol, le fait que des enfants soient encore assis directement par terre dans certaines salles de classe à la rentrée scolaire pose la question de l’écart entre les objectifs annoncés et les résultats effectivement constatés sur le terrain.
Les autorités compétentes devraient donc pouvoir fournir des données précises permettant de mesurer l’état d’avancement du programme : montants décaissés, contrats signés, prestataires sélectionnés, quantités fabriquées, quantités réceptionnées, quantités livrées et établissements bénéficiaires.
Une telle publication permettrait au public de mesurer objectivement les progrès réalisés.
Des préoccupations déjà soulevées par le rapport UMUSEKE
Ces interrogations interviennent alors que King Umurundi Freedom et la Ligue ITEKA, à travers leur programme conjoint UMUSEKE, ont déjà consacré un rapport au programme national de fabrication et de distribution des 336 000 bancs-pupitres.
Le rapport publié en août 2026 présente plusieurs préoccupations relatives à la conception et à la mise en œuvre du programme, notamment concernant les modalités d’attribution des marchés, la traçabilité des dépenses et la répartition des bancs en fonction des besoins.
Le rapport attire également l’attention sur les conséquences environnementales potentielles liées à l’exploitation du bois provenant des plantations de l’État et sur la nécessité d’une planification claire concernant l’utilisation et le renouvellement de cette ressource.
Les auteurs du rapport estiment que certaines faiblesses identifiées dans la conception et l’exécution du programme pourraient compromettre l’atteinte de ses objectifs et appellent notamment à davantage de transparence et de traçabilité.
Ces préoccupations doivent désormais être confrontées aux données officielles les plus récentes sur l’exécution effective du programme.

Transparence et redevabilité : les questions restent posées
Le débat ne porte donc pas uniquement sur l’existence d’une enveloppe de 18 milliards de francs burundais.
Il porte sur son exécution concrète et vérifiable.
Les citoyens ont le droit de savoir :
Combien a été dépensé ?
À qui les fonds ont-ils été versés ?
Combien de bancs-pupitres ont effectivement été fabriqués ?
Combien ont été livrés ?
Dans quelles écoles ?
Quel est le coût réel de chaque banc-pupitre ?
Quelle quantité de bois public a été utilisée ?
Et pourquoi certains élèves continuent-ils à étudier à même le sol alors qu’un programme national avait précisément été lancé pour mettre fin à cette situation ?
La publication de ces informations permettrait de vérifier, chiffres à l’appui, si les objectifs annoncés ont été atteints et d’identifier clairement les éventuels retards ou difficultés dans la mise en œuvre du programme.
Les élèves burundais ont droit à des conditions d’apprentissage dignes. Les parents, les enseignants et les communautés scolaires ont également le droit de connaître l’utilisation des fonds publics consacrés à l’éducation.
King Umurundi Freedom appelle donc les autorités compétentes à publier des informations précises, détaillées et vérifiables sur l’état d’exécution du programme des bancs-pupitres.
Car derrière les chiffres budgétaires, les annonces officielles et les statistiques de production, une réalité reste visible dans certaines salles de classe :
des élèves sont encore assis à même le sol.
La question demeure donc entière :