Introduction : Une affaire qui secoue le Burundi
Le 26 mai 2025, l’homme d’affaires burundais Vincent Ndagijimana, originaire de la colline de Kivuvu dans la province de Kayanza, a été arrêté par des agents du Service national de renseignement. Cette arrestation intervient dans un contexte de conflits financiers, politiques et sécuritaires autour de l’exploitation du coltan, un minerai stratégique pour l’économie burundaise et pour l’industrie internationale.
Vincent, qui se préparait à participer aux élections législatives de 2025, figurait parmi les candidats du CNDD-FDD grâce à sa réputation d’expert en ressources minières. Pourtant, malgré ses liens avec certaines instances du pouvoir, il a été interpellé sur sa colline natale entre 16 heures et 17 heures, avant d’être transféré au siège central du Service national de renseignement à Bujumbura, où il reste détenu.
Cette arrestation soulève plusieurs questions : comment un homme d’affaires influent et lié à des responsables politiques a-t-il pu être neutralisé ? Quels secrets Vincent aurait-il révélés ? Et surtout, quelles vérités sur la gestion et la fraude dans le secteur minier pourraient éclater ?
L’enquête que nous présentons ici révèle un réseau complexe de relations entre le pouvoir politique, les acteurs économiques et les services de sécurité, ainsi que les conséquences de la fraude et des abus sur les populations locales.
I. Vincent Ndagijimana : Origine, ambitions et contexte minier
Vincent Ndagijimana est natif de la colline Kivuvu, commune de Kabarore, province de Kayanza, région reconnue pour la richesse de ses gisements en coltan, minerai stratégique pour l’industrie électronique mondiale.
Autrefois, la société COMEBU (Comptoirs Miniers des Exploitations du Burundi) exploitait les minerais de la région, mais ses activités ont décliné après la disparition de son dirigeant historique.
Conscient du potentiel économique de sa région, Vincent commence alors à acheter des parcelles de terrain couvrant environ trois hectares afin d’y développer ses propres projets miniers. Toutefois, il ne dispose pas de licence officielle, ce qui le place dans une situation de dépendance vis-à-vis des nouveaux entrants dans le secteur.
En 2016, la société BME (Burundi Mining Export) arrive dans la région. Elle est dirigée par deux hommes d’affaires influents :
François Uwiragiye (MAYONDORI)
Réverien Hategekimana (AMSTEL)
BME conclut un accord de sous-traitance avec COMEBU, permettant de relancer officiellement l’exploitation des gisements. Les deux dirigeants recherchent un partenaire local disposant de terrains riches en coltan ; Vincent Ndagijimana devient alors ce partenaire stratégique.
L’accord prévoit :
la mise à disposition des terrains par Vincent ;
l’exploitation minière par BME
un partage des revenus à parts égales (50/50).
Vincent conserve la propriété des terrains après exploitation et joue un rôle central dans l’identification de nouveaux sites.
Cette collaboration, bien que lucrative, devient rapidement source de tensions, tant avec les populations locales qu’avec les partenaires économiques.
II. Pressions et conflits avec les habitants locaux
L’exploitation du coltan entraîne des conflits avec les habitants. Plusieurs témoignages indiquent que Vincent aurait exercé des pressions sur les propriétaires de terrains, parfois accompagnées de menaces ou de recours judiciaires, afin d’obtenir l’accès aux mines.
L’incident du 30 septembre 2022 illustre ces tensions : une femme nommée Espérance Nduwimana s’adresse publiquement aux représentants de l’administration pour dénoncer ce qu’elle considère comme une injustice, affirmant que son mari, Ndurenga Deo, a été emprisonné après un différend avec Vincent.
Pour contrôler les flux de minerais et empêcher la contrebande vers le Rwanda, Vincent met en place un groupe de surveillance composé de membres des Imbonerakure, équipé comme les forces de sécurité et chargé de patrouiller les routes et les frontières.
Le 10 mai 2024, sur la colline de Ryamukona, un jeune homme nommé Nsabimana Philippe, âgé de 22 ans, est tué par des Imbonerakure liés à Vincent Ndagijimana, accusé de tenter de transporter du coltan vers le Rwanda.
Cet événement illustre la gravité des tensions et les conséquences des mesures de contrôle. Nous avons signalé ce cas ici : Province de Kayanza : un jeune citoyen sauvagement assassiné par des Imbonerakure à Kabarore – KUF-ASBL
III. Les partenaires de BME et l’accord financier avec le président
Mayondori et Amstel, partenaires de Vincent au sein de BME, entretenaient depuis plusieurs années une relation directe avec le président de la République, Evariste Ndayishimiye.
Selon plusieurs sources, un accord informel existait, prévoyant que les deux hommes d’affaires verseraient régulièrement une somme d’argent au président en échange de facilités dans leurs activités minières.
Avec le temps, ils ont commencé à dissimuler la quantité réelle de coltan extraite, réduisant ainsi les revenus remis au président. Vincent, découvrant cette fraude, commence alors à informer directement le président : les quantités extraites seraient bien supérieures à celles déclarées et les revenus réels dépasseraient de loin ce qui est partagé.
Lors d’une rencontre publique à Kayanza en décembre 2022, le président exprime sa colère contre Mayondori et Amstel, les interpellant publiquement :
« Mayondori, pourquoi caches-tu la vérité ? Dis-nous où sont passées toutes ces richesses. Et toi Amstel, explique-nous où se trouve le coltan extrait dans ces nombreuses mines de Kayanza. »
Après cela, les Burundais ont été surpris d’entendre Vincent déclarer publiquement que la quantité d’exploitation s’était fortement augmentée.
Lors d’une rencontre entre le président de la République, Evariste Ndayishimiye, et la population dans la province de Kirundo, le 30 décembre 2022, Vincent avait affirmé que la production minière avait fortement augmenté grâce aux mesures prises pour lutter contre la fraude.
Selon lui, la production serait passée d’environ 400 kilogrammes de minerais par mois auparavant à entre 25 et 30 tonnes par mois après la mise en place de nouvelles mesures de contrôle.
Ici, une question se pose : où passent toutes ces tonnes, alors qu’aucun franc burundais n’apparaît dans le trésor public ?
Continuons donc avec nos enquêtes.
IV. L’affaire des 50 milliards : différend financier majeur
Selon les termes de leur accord initial, les revenus issus de l’exploitation des minerais devaient être partagés à parts égales : 50 % pour Vincent et 50 % pour la société BME dirigée par Mayondori et Amstel.
Cependant, au fil du temps, Vincent aurait constaté que les paiements qu’il recevait étaient bien inférieurs aux bénéfices réels générés par l’exploitation des minerais.
Il aurait alors commencé à réclamer des explications à ses partenaires, affirmant que de nombreux conteneurs de coltan étaient exportés alors que sa part financière restait très limitée.
Selon les informations recueillies, la somme que Vincent estime ne pas avoir reçue aurait fini par atteindre plus de 50 milliards de francs burundais.
C’est ce différend financier majeur qui constitue le cœur de l’affaire aujourd’hui connue sous le nom de « l’affaire des 50 milliards ».
François Uwiragiye (Mayondori) et Réverien Hategekimana (Amstel) auraient alors commencé des pratiques de fraude, détournant une partie du coltan vers une autre coopérative créée artificiellement afin de dissimuler la quantité réelle extraite et ainsi verser au président une somme réduite.
V. La coopérative CDP et les mécanismes de dissimulation
Cette coopérative s’appelle CDP (Coopérative de Développement Populaire), dirigée par Amstel, et opère sur les collines de Kidunduri et Mugera, dans la commune de Kabarore.
En réalité, cette coopérative n’exploite pas directement de coltan, mais reçoit des minerais détournés de BME, stockés d’abord à Munege, puis transportés chaque semaine au centre de transit de Kiziba, sur la colline de Kirehe.
Vincent n’a pas voulu tolérer ces pratiques et a demandé à ses partenaires qu’il soit lui aussi intégré dans cette coopérative CDP afin de recevoir sa part des revenus issus des minerais vendus au compte de la CDP.
Au départ, ses partenaires ont refusé.
Après plusieurs jours de discussions et de pressions, Vincent a finalement obtenu que ses partenaires acceptent de l’intégrer comme vice-directeur de la CDP.
Il est important de signaler que Vincent a continué à demander à ses partenaires de lui rembourser la somme de 50 milliards, mais sans succès.

Le site d’exploitation de Kabrore
VI. Tentatives de médiation au palais présidentiel
Face au refus de ses partenaires de lui verser cette somme, Vincent a décidé de saisir directement le président Evariste Ndayishimiye afin qu’il intervienne dans cette affaire.
En mars 2025, Vincent Ndagijimana s’est rendu auprès du président afin de lui exposer en détail le conflit qui l’opposait à ses partenaires dans l’exploitation du coltan.
Au cours de cet échange, Vincent aurait également révélé de nouvelles pratiques utilisées par les responsables de la société BME pour dissimuler une partie de la production réelle de minerais, notamment les mécanismes liés à la coopérative CDP.
Ces révélations auraient profondément irrité le président.
Selon plusieurs témoignages, celui-ci aurait déclaré à Vincent :
« Mon fils, reste calme. Ils ne pourront pas te dépouiller. Je vais suivre personnellement cette affaire. »
Après cette rencontre, le président aurait chargé son chef de cabinet civil, le général de brigade Aloys Sindayihebura, de suivre le dossier.
Le 6 avril 2025, une première réunion aurait été organisée au palais présidentiel.
Les principaux protagonistes convoqués étaient :
Vincent Ndagijimana
François Uwiragiye (Mayondori)
Réverien Hategekimana (Amstel)
Plusieurs opérateurs miniers ont également été invités comme médiateurs :
Marc Manirakiza (Pochen), exploitant minier à Busiga, province de Ngozi
Sylvestre Niyonsaba, exploitant minier à Murehe, province de Kirundo
Audace, responsable de l’hôtel Paradis de Kayanza
Selon les sources consultées, jusqu’à quatre réunions auraient eu lieu, mais aucun accord n’a été trouvé.
Une question majeure se pose alors : pourquoi une affaire impliquant des milliards et des soupçons de fraude n’a-t-elle pas été directement confiée à la justice, mais discutée au bureau du président ?
VII. Influence sur les services de renseignement
Après que Vincent eut saisi la présidence et révélé certaines informations sensibles, la situation aurait pris une nouvelle tournure.
Les partenaires de BME, Mayondori et Amstel, auraient compris que Vincent avait commencé à divulguer des informations sur la gestion réelle des revenus du secteur minier.
Ils auraient alors décidé de faire intervenir les services de renseignement afin de faire pression sur lui.
Ils se seraient rapprochés du chef du Service national de renseignement, le général Ildephonse Habarurema, afin de trouver une solution pour neutraliser Vincent.
Au cours du mois de mai 2025, Vincent aurait été convoqué à plusieurs reprises dans les bureaux du Service national de renseignement.
Selon plusieurs témoignages, ces convocations se terminaient souvent tard dans la soirée.
Il aurait notamment été relâché à plusieurs reprises entre 19 heures et 20 heures, après de longues heures d’interrogatoire.
À un moment donné, le général Ildephonse Habarurema aurait confisqué son téléphone.
Vincent aurait alors informé le président de ces pressions. Celui-ci aurait demandé que le téléphone lui soit restitué, ce qui aurait finalement été fait.
Malgré cela, Vincent aurait commencé à exprimer de sérieuses inquiétudes pour sa sécurité, craignant une tentative d’élimination.
VIII. Arrestation de Vincent Ndagijimana
Finalement, le 26 mai 2025, Vincent Ndagijimana a été arrêté par des agents du Service national de renseignement.
Il a été interpellé sur la colline de Kivuvu entre 16 heures et 17 heures, avant d’être transféré au siège central du Service national de renseignement à Bujumbura, où il est actuellement détenu.
Cette arrestation soulève plusieurs interrogations :
Pourquoi ces hommes d’affaires ont-ils tout fait pour faire emprisonner Vincent ?
Quelles vérités sur l’exploitation des minerais pourraient encore émerger dans cette affaire ?
Pourquoi certains acteurs semblent-ils déterminés à empêcher que ces informations soient rendues publiques ?
IX. La nomination de Vincent sur la liste des législatives
Avant de terminer notre enquête, il convient de revenir sur la nomination de Vincent Ndagijimana sur la liste des élections législatives.
Au Parlement, les députés posent régulièrement la même question :
Pourquoi les ressources minières du pays ne génèrent-elles pas davantage de revenus visibles pour l’État ?
La ligne budgétaire des minerais est restée à zéro pendant plusieurs années, alors que l’on s’attendait à des revenus importants.
Selon les informations recueillies par King Umurundi Freedom, cette question aurait provoqué d’importantes discussions au sein du parti CNDD-FDD.
Dans ce contexte, certains responsables auraient estimé qu’il serait utile d’avoir au Parlement une personne considérée comme experte dans le secteur minier.
C’est ainsi que Vincent Ndagijimana aurait été choisi par le président Evariste Ndayishimiye pour figurer sur la liste des candidats aux élections législatives de 2025 du CNDD-FDD.
Cependant, cette décision n’aurait pas été bien accueillie par ses partenaires directs, Mayondori et Amstel.
Ils auraient commencé à craindre que Vincent, une fois élu député, ne révèle d’autres secrets liés au coltan et à la gestion financière de la société BME.
Ils auraient alors commencé à préparer des manœuvres pour l’empêcher d’entrer au Parlement, en concertation avec le chef du Service national de renseignement, le général Ildephonse Habarurema, afin de neutraliser sa capacité à divulguer ces informations.
Selon cette analyse, s’ils parviennent à maintenir Vincent en détention jusqu’aux élections législatives, ils pourraient atteindre leur objectif.
Ils pourraient alors saisir ses biens, notamment les carrières de coltan, et confisquer les revenus qui lui sont dus.
X. Enjeux sécuritaires et appel à la justice
Nous demandons la protection immédiate de Vincent Ndagijimana, afin qu’il ne soit pas victime d’intimidation ou d’élimination physique.
Tous les actes et décisions liés à son arrestation doivent être justifiés publiquement par les autorités, car il est de la responsabilité du président de garantir sa sécurité.
S’il s’agit de l’emprisonner pour cause de fraude dans ce secteur, Vincent Ndagijimana ne devrait pas être détenu seul par le service de renseignement.
La justice devrait intervenir afin de mettre en cause tous ceux impliqués dans ces fraudes et abus, afin de répondre aux crimes commis dans le secteur minier et de protéger les biens publics.
Il est urgent :
de protéger Vincent Ndagijimana contre toute intimidation ou élimination ;
d’assurer la transparence dans la gestion du coltan ;
de permettre à la justice de traiter les fraudes et abus.
Conclusion
L’affaire des 50 milliards met en lumière :
la fraude et la dissimulation orchestrées par des acteurs économiques proches du pouvoir ;
la possible implication du président de la République Evariste Ndayishimiye dans ces pratiques liées aux minerais.
Au-delà du cas de Vincent Ndagijimana, cette affaire pose une question essentielle :
Qui contrôle réellement les richesses minières du Burundi, et au profit de qui ?
Cette enquête constitue un appel à la transparence, à la justice et à la reddition des comptes pour tous les acteurs impliqués dans l’exploitation minière au Burundi.