Introduction : un secteur minier au cœur des luttes de pouvoir
Le secteur minier burundais est aujourd’hui au centre de nombreuses interrogations et controverses. Alors que les ressources naturelles du pays devraient constituer une richesse publique capable de soutenir l’économie nationale et de contribuer au développement du Burundi, leur exploitation semble être marquée par des rivalités, des alliances politiques et des conflits d’intérêts impliquant des acteurs économiques et des responsables politiques influents.
Dans ce contexte, plusieurs événements récents ont suscité de nombreuses interrogations au sein de l’opinion publique. Comment expliquer qu’un député en exercice ait vu son véhicule confisqué au point de devoir rentrer chez lui à pied ? Qui a réellement donné l’ordre de procéder à cette confiscation ? Comment le fils du président de l’Assemblée nationale est-il devenu un acteur central dans l’exploitation minière ? Pourquoi certaines quantités importantes de minerais ont-elles été saisies sans que les personnes impliquées ne soient poursuivies ? Et pourquoi certaines exploitations minières continuent-elles malgré l’absence d’autorisation officielle ?
Ces questions sont au cœur de l’enquête menée par King Umurundi Freedom, que nous avons choisi d’intituler « la guerre des minerais ». Cette enquête s’appuie sur plusieurs informations, témoignages et faits observés au cours des dernières années concernant les rivalités et les luttes d’influence autour de l’exploitation des minerais dans la région de Kabarore, dans la province de Kayanza.
1. L’origine du conflit : les partenaires devenus adversaires
Pour comprendre la situation actuelle, il est nécessaire de revenir sur certains événements qui ont marqué les relations entre plusieurs acteurs influents du secteur minier.
Le 26 mai 2025, Vincent NDAGIJIMANA a été arrêté dans un contexte qui a rapidement attiré l’attention de l’opinion publique. À cette époque, Vincent NDAGIJIMANA était connu pour exercer une influence importante dans la région de Kayanza, notamment dans des affaires liées à la gestion des terres, aux conflits fonciers et à certaines décisions judiciaires controversées.
Selon plusieurs informations recueillies à l’époque, Vincent NDAGIJIMANA était engagé dans un conflit financier majeur avec deux de ses anciens associés. Il affirmait que ces derniers avaient tenté de lui confisquer une somme d’environ cinquante milliards de francs burundais, soit près de 50 milliards BIF, provenant des activités minières qu’ils exploitaient ensemble.
Ces deux associés sont François UWIRAGIYE, connu sous le surnom de Mayondori, et Réverien HATEGEKIMANA, surnommé Amstel.
Tous trois exploitaient ensemble des minerais dans la commune de Kabarore, une région réputée pour ses importantes ressources minières. Pour leurs activités, ils opéraient notamment à travers la société COMEBU (Comptoir Minier des Exploitations du Burundi).
En plus de cette entreprise, ils avaient également créé une autre structure chargée de l’exportation des minerais appelée BME (Burundi Mining Export). Cette entreprise dispose d’un comptoir minier situé au quartier Q10 de Ngagara, à Bujumbura.
C’est d’ailleurs dans ces installations que plusieurs tonnes de minerais seront plus tard découvertes et saisies par les autorités.
Au moment de son arrestation, Vincent NDAGIJIMANA était également candidat aux élections législatives organisées en juin 2025. Selon plusieurs sources, ses anciens partenaires s’opposaient fortement à sa candidature, estimant que son entrée au Parlement pourrait constituer une menace pour eux.
En effet, une fois devenu député, Vincent NDAGIJIMANA aurait pu disposer d’une tribune politique susceptible de lui permettre de révéler certaines informations sensibles concernant les activités minières dans la région de Kabarore.
Selon les informations recueillies à l’époque, le différend financier entre ces anciens partenaires aurait même été discuté directement au bureau du Président de la République.
Par la suite, Vincent NDAGIJIMANA a été libéré et autorisé à retourner chez lui, mais il a été exclu de la société COMEBU.
Peu de temps après, malgré les tensions qui entouraient sa situation, il a finalement été élu député.
Toutefois, cette élection n’a pas mis fin aux tensions entre les anciens partenaires. Au contraire, elle semble avoir aggravé les rivalités déjà existantes.
2. Les alliances politiques autour du secteur minier
Pour comprendre l’évolution de ces rivalités, il est également nécessaire de revenir sur les relations que ces acteurs du secteur minier entretiennent avec des responsables politiques influents.
Depuis leur arrivée à Kabarore, Amstel et Mayondori ont progressivement cherché à se rapprocher des dirigeants du CNDD-FDD, le parti au pouvoir. Leur stratégie semble avoir consisté à collaborer avec les autorités politiques en place à chaque période.
Sous la présidence de Pierre NKURUNZIZA, plusieurs accords liés à l’exploitation minière avaient été conclus dans différentes régions du pays.
Lorsque Évariste NDAYISHIMIYE est arrivé au pouvoir, ces acteurs du secteur minier se sont rapidement rapprochés de lui. Selon certaines informations, ils lui auraient proposé un système de partage des revenus issus de l’exploitation des minerais.
Dans le même temps, le président NDAYISHIMIYE avait annoncé la suspension de plusieurs contrats miniers signés sous le régime précédent, affirmant que certains comportaient des irrégularités.
Cette décision a profondément modifié les équilibres au sein du secteur minier.
Dans ce contexte, Amstel, Mayondori et leur associé Vincent NDAGIJIMANA ont renforcé leur présence dans la région de Kabarore, riche en minerais, notamment le coltan.
Selon plusieurs témoignages, Vincent NDAGIJIMANA aurait progressivement acquis une influence considérable dans la région, au point d’être considéré par certains habitants comme une figure incontournable.
Certaines accusations évoquent également des cas de spoliation de terres appartenant à des citoyens, ainsi que des interventions dans certaines décisions judiciaires.
Selon plusieurs témoignages, Vincent NDAGIJIMANA disposait également d’un réseau d’Imbonerakure chargé de défendre ses intérêts économiques.
3. L’entrée en scène du président de l’Assemblée nationale
C’est dans ce contexte que Gélase NDABIRABE a été élu président de l’Assemblée nationale.
Amstel et Mayondori auraient alors renforcé leurs relations avec lui, notamment en raison de son influence politique et de ses origines dans la région de Kayanza.
Peu après son élection à la tête de l’Assemblée nationale en 2020, Amstel et Mayondori lui auraient offert une maison située au quartier Q9 à Ngagara, où il résidait durant son premier mandat à la présidence de l’Assemblée nationale.
Plus récemment, il aurait déménagé vers Mutanga Nord, près du Mont Sion, dans une autre résidence qui lui aurait été offerte par le député Olivier SUGURU et l’homme d’affaires Vénérand KAZOHERA, dans le cadre de leurs relations d’affaires. Ces éléments feront également l’objet d’autres enquêtes que nous publierons prochainement.
Pour renforcer cette amitié, Mayondori et Amstel ont également cherché à consolider leur influence en se rapprochant de Jordany NDABIRABE, le fils aîné du président de l’Assemblée nationale.
Celui-ci aurait été nommé Directeur Général de la société COMEBU, l’entreprise au cœur de l’exploitation minière à Kabarore.
Jusqu’à aujourd’hui, Jordany NDABIRABE occuperait toujours cette fonction, ce qui aurait permis à Amstel et Mayondori de renforcer leur position dans le secteur minier.
4. Le plan visant à ruiner le député Vincent NDAGIJIMANA
Après l’élection de Vincent NDAGIJIMANA au Parlement, les tensions entre les anciens partenaires ont continué de s’intensifier.
Selon nos investigations, Amstel et Mayondori auraient alors élaboré une stratégie visant à priver progressivement Vincent NDAGIJIMANA de toutes les richesses qu’il avait accumulées grâce aux activités minières.
L’une des premières étapes de ce plan aurait consisté à lui retirer un véhicule Toyota VIGO double cabine qu’il utilisait régulièrement.
Les deux hommes affirmaient que ce véhicule lui avait été confié dans le cadre de ses activités professionnelles et qu’il devait donc être restitué.
De son côté, Vincent NDAGIJIMANA a refusé, affirmant qu’il avait personnellement acheté ce véhicule à Amstel dans le cadre d’une transaction privée entre amis.
Le différend s’est rapidement transformé en conflit ouvert.
Amstel et Mayondori auraient alors envisagé de récupérer le véhicule directement au siège de l’Assemblée nationale.
Cependant, le litige a été examiné par la commission juridique de l’Assemblée nationale, qui a recommandé que l’affaire soit portée devant les tribunaux compétents.
5. Un député contraint de rentrer chez lui à pied
Les faits se seraient produits le 27 octobre 2025
Ce jour-là, Vincent NDAGIJIMANA s’était rendu à l’Assemblée nationale à bord de son Toyota VIGO double cabine.
Selon nos sources, Amstel aurait envoyé Abel AHISHAKIYE, un membre influent des Imbonerakure, ancien responsable dans la région de Butanyerera et aujourd’hui employé par la société COMEBU, afin de récupérer le véhicule.
La commission juridique de l’Assemblée nationale aurait protesté contre cette intervention, estimant que cette affaire devait être tranchée par les tribunaux.
Cependant, selon nos sources, le président de l’Assemblée nationale, Gélase NDABIRABE, aurait finalement donné l’ordre de retirer le véhicule.
Le véhicule aurait alors été emporté, laissant le député Vincent NDAGIJIMANA contraint de se débrouiller pour rentrer chez lui sans son véhicule.

Siège de BME NDABIRABE et sa première maison à Ngagara
6. La saisie de 100 tonnes de lithium et l’absence de poursuites
Ici, nous allons examiner la récente saisie de minerais appartenant à Amstel et Mayondori par les autorités, ainsi que les raisons pour lesquelles aucune sanction n’a été prise contre eux. Une autre question se pose également : pourquoi continuent-ils à exploiter les minerais sans disposer d’autorisation officielle ?
Rappelons tout d’abord que le 3 décembre 2022, le Président de la République s’était exprimé publiquement à Kayanza, dans un discours particulièrement virulent. Devant la population, il avait vivement critiqué Amstel et Mayondori, affirmant que les collines de Kabarore avaient été totalement ravagées par l’exploitation minière, ne laissant derrière elles que des trous, sans que l’État ne perçoive la moindre taxe.
Cependant, ces déclarations sont restées sans suite concrète. Les deux hommes ont continué leurs activités minières, alors que la population s’attendait à ce que des mesures fermes soient prises par les autorités.
Plus récemment, le Président Évariste NDAYISHIMIYE a annoncé la suspension des activités des exploitants miniers opérant sans autorisation, notamment ceux qui exploitent les minerais depuis plusieurs années sans jamais déclarer les revenus issus de leurs activités, si bien qu’aucune taxe n’arrive dans les caisses de l’État.
Parmi les structures visées par ces déclarations figuraient notamment la société COMEBU et la société BME (Burundi Mining Export), appartenant à Amstel et Mayondori.
Peu de temps après, le chef de l’État a également averti toute personne détenant des minerais non déclarés de les remettre aux autorités avant toute intervention officielle. Il avait clairement indiqué que tout minerai découvert en dehors des circuits légaux serait considéré comme de la contrebande et confisqué par l’État.
Par la suite, le 31 octobre 2025, le nouveau ministre chargé notamment du secteur minier, Hassan KIBEYA, a lui aussi lancé un avertissement aux exploitants miniers opérant sans autorisation, ainsi qu’aux personnes qui dissimulent des minerais dans leurs habitations.
Malgré ces avertissements répétés, Amstel et Mayondori ont continué leurs activités minières jusqu’à aujourd’hui.
Comment ces tonnes ont-elles été saisies ?
Il est important de signaler que Amstel et Mayondori disposent d’un comptoir minier destiné à la commercialisation des minerais, connu sous le nom de BME (Burundi Mining Export), dont le siège se trouve au quartier Q10 de Ngagara.
Les services de renseignement, sous l’autorité du Président de la République, ont finalement découvert que d’importantes quantités de minerais étaient stockées dans ces locaux.
Le chef de l’État a alors ordonné qu’une surveillance policière soit mise en place autour de ce site.
Le 6 novembre 2025, les forces de sécurité ont découvert près de 100 tonnes de lithium stockées dans ces installations. L’ensemble de ces minerais a été saisi et transporté par les autorités.
Cependant, malgré l’ampleur de cette saisie, aucune mesure judiciaire n’a été prise contre les propriétaires de ces minerais. L’opération s’est déroulée dans une grande discrétion, sans qu’aucune sanction officielle ne soit annoncée. Plus surprenant encore, les personnes concernées ont continué leurs activités minières comme si de rien n’était.
Cette situation soulève de nombreuses interrogations. Certains se demandent si le Président de la République dispose réellement des pouvoirs nécessaires pour mettre fin à ces pratiques, ou s’il préfère simplement dénoncer ces faits dans ses discours publics.
Lors d’une récente conférence en octobre 2025, consacrée à la production minière, le chef de l’État a déclaré que le Burundi avait exporté des minerais d’une valeur de plus de 6 millions de dollars américains en seulement 100 jours. Il a également affirmé avoir découvert que certains exploitants miniers affirmaient auparavant ne rien tirer de leurs activités, alors que les chiffres montrent le contraire.
Au cours de cette même intervention, il a évoqué Amstel et Mayondori, dans des termes particulièrement critiques.
Cependant, au cours de cette conférence, le Président de la République a également indiqué qu’il avait finalement décidé de laisser certaines personnes continuer à exploiter les minerais malgré l’absence d’autorisation officielle, dans l’espoir que ces activités puissent générer des revenus pour le pays.
Il a notamment déclaré :
« Parce qu’ils sont Burundais, nous avons décidé de les laisser continuer à exploiter les minerais. S’ils réussissent, l’argent reviendra au Burundi. »
Ces propos soulèvent de nombreuses interrogations. Comment expliquer que le Président de la République dénonce publiquement certaines personnes comme responsables du pillage des ressources minières, leur demande de remettre les minerais à l’État, puis annonce finalement qu’il les autorise à poursuivre leurs activités simplement parce qu’ils sont Burundais ?
Le Président se contredit-il, ou s’agit-il d’une décision politique assumée concernant des personnes qu’il avait pourtant qualifiées d’exploiteurs illégaux ?
Selon les informations dont nous disposons, le chef de l’État aurait rencontré des difficultés à mettre fin aux activités de Mayondori et Amstel, en raison de l’influence considérable dont ils bénéficient au sein du pouvoir politique.
Cette influence serait notamment liée au président de l’Assemblée nationale, Gélase NDABIRABE, d’autant plus que la société COMEBU est aujourd’hui dirigée par son fils, Jordany NDABIRABE.
Conclusion
L’ensemble de ces événements met en lumière les tensions et les rivalités qui entourent aujourd’hui l’exploitation des ressources minières au Burundi.
Alors que ces ressources naturelles devraient constituer une richesse publique, alimenter le trésor public et devenir un véritable moteur de développement pour le Burundi, leur gestion continue de susciter de nombreuses interrogations sur la transparence, la gouvernance et l’équilibre des pouvoirs.
Face à cette situation préoccupante, notre organisation continue de demander :
● Plus de transparence dans la gestion du secteur minier**, afin que les ressources naturelles du pays profitent réellement à l’ensemble de la population burundaise.
● La mise en place d’audits indépendants et la publication régulière des revenus issus de l’exploitation minière, afin que ces richesses contribuent effectivement au trésor public et au développement du pays.
● Le respect de l’indépendance de la justice, ainsi que la fin du contrôle du secteur minier par un cercle restreint d’intérêts particuliers.